Algérie 1 : Pourquoi le fait de cacher la guerre pendant tant d’années, a fait taire les acteurs ?




On connaît tous quelqu’un qui a fait la guerre d’Algérie. Cette guerre dont le nom n’a été posé qu’en 1994, 30 ans après le début de celle-ci. Me concernant, il s’agit de mon grand-père avec qui hélas, je n’ai jamais pu en parler librement de son vivant. Au mot prononcé de cette guerre, il devenait anxieux, agacé, énervé. J’ai malgré tout rencontré l’un de ses amis, François Le Druillennec, qui a fait cette guerre. Même s’il m’a répondu, son état d’esprit était le même : anxieux, empli d’une pudeur qui le faisait comme freiner devant les mots qu’il allait employer sur cette « pacification ».




François habite un petit village dans les Côtes-d’Armor où il exerçait le métier d’agriculteur avant de prendre sa retraite. Il est envoyé en Algérie de mai 1955 à janvier 1958, au régiment d’artillerie. J’ai décidé d’aller le rencontrer, pour le lien qu’il avait avec mon grand-père. François n’a jamais vraiment parlé de cette guerre à ses proches. Tout comme mon grand-père. Pourtant, je l’ai rencontré, il m’a parlé. Cette rencontre m’a touché, tout comme cette histoire me touche et, à mon échelle, je veux tenter de mieux comprendre, « ce qui ne passe pas » à propos de cette guerre.


Alors avec tous ces ouvrages qui ont vu le jour tant historique, qu’historiographique, intéressons-nous à lui, à son vécu, qui peut se calquer à tous ces anciens d’Algérie qui ont été pendant longtemps dénuent de leur statut, celui d’anciens combattants. Mettons en lumière leur peur de parler, parole en tant qu’apprenti historienne et historiens, nous nous attachons tant.





François et son histoire


François est arrivé en Algérie en mai 1955. Il faisait partie des premiers contingents français, ces appelés qui n’avaient reçu qu’une courte formation militaire durant 4 mois en Allemagne, ce qui fut le cas pour François. Il a combattu dans l’artillerie, il se dit « un peu verni » comparé à d’autres. Il raconte à propos de son ami : « Une balle est passée au-dessus de sa tête, entre le casque et ses cheveux, il n'a rien eu, les manches étaient percées, son sac sur le dos était percé, et lui, il n’a pas été touché ». Pour autant, François a vécu des peurs similaires : « Ce n’était pas loin du point zéro [le quartier général NDLR], on ne pouvait pas bouger, dès que l’on bougeait « BING ! », les rafales passaient et on est resté là, je ne sais pas combien d’heures, la Légion est venue nous soulager ».


L’Algérie, pour lui, ce n’est pas que la guerre. La première pensée qui le traverse est « ce beau pays » où il a vu « la première moissonneuse ». Agriculteur de métier et de passion, cet élément minime pour d’autres, est une chose gratifiante à ses yeux. Quand il débarque, c’est le printemps. Il me répète, « c’était beau, c’était très beau », « ça sentait bon ». L’Algérie est un beau pays, mais c’est aussi un lieu différent de la France. Mettre en parallèle ces deux pays, pour lui, c’est aussi lui rappeler son vécu qui le tourmente. On comprend que la légitimité des actes français n’est pas criante, il dit : « Il y a eu des victimes qui n’auraient pas dû l’être ».




François face à l’Histoire


Dès les premiers échanges, François me dit : on est parti pacifier la région. Son ton me fait comprendre que ce mot, va à l’encontre de sa pensée. En effet, « ce n’est pas une pacification quand on dort avec une grenade sur soi et son arme sous l’oreiller ». A-t-il raison, a-t-il tort ? Il a raison. Mais cela n’est pas évident, pour lui, dans son for intérieur. Attendre trente années pour la définition d’un événement, l’a marqué et les ont marqués. Ceci passe par les mots, mais aussi par les actes.


Il me parle des « faits de guerre très cruels » dont il a été témoin. Il s’agit d’une question qui reste encore taboue aujourd’hui : la torture. Il travaillait dans la cuisine, entendait des hommes se faire torturer dans la pièce attenante, et a même dû assister à ces actes. Aujourd’hui encore, cela le torture lui-même, car « c’était affreux », « c’était misérable de voir ça ».


François est un ancien combattant. Pourtant, il se dit différent des combattants des guerres précédentes, car « ils avaient un ennemi en face, nous, on n’en avait pas, il était parmi nous ». Sa légitimité est ici remise en cause. Je lui demande « Est-ce que pour toi, il y a eu une reconnaissance du gouvernement français envers vous ? », il me dit « Oh non ! On n’en a jamais eu ! ». Être là-bas en uniforme, faire des choses qu’il ne voulait pas, fait comprendre que son manque de légitimité n’est pas de son ressort et ceci le pèse, encore aujourd’hui.




Quelle Histoire ?


L’Histoire naît, de la parole du témoin. Or, la guerre d’Algérie est synonyme de silence. Ce silence pèse dans l’écriture de cette Histoire. On peut se demander : pourquoi un tel silence au fil des ans ?


François m’a parlé. Mais les mots ne montrent pas les sentiments et les ressentis qu’il peut dégager. Revenir sur ces événements était difficile pour lui. Pour autant, il me dit que « c’est bien d’en parler quand même pour ceux qui ne savent pas, ça fait partie de l’Histoire ». Au fil de l’échange, je lui demande pourquoi la parole est si difficile à se libérer. A cette question, il ne me répondra jamais. Il me donne, tout de même, confirmation à mon hypothèse : pour vous, parler est si difficile, car l’absence de reconnaissance que vous éprouvez s’est généralisée au fil du temps jusqu’à nous autres, qui n’ont pas vécu cette guerre. Une absence de vos souffrances et de vos peurs. Or, aujourd’hui François a pour la première fois parlé ouvertement de ce qui le hante depuis tant d’années. En allant le chercher, en lui laissant le temps, en l’écoutant, on arrive tout simplement à le comprendre.


La compréhension est une base pour passer à l’étape suivante, or depuis la fin de cette guerre, il y a 60 ans, la compréhension n’a pu se faire, car la parole a été tue. Une généralisation du silence, qui généralise une souffrance et qui empêche d’avancer. Cette guerre est « une guerre cachée », or elle fait partie de l’Histoire et nos anciens d’Algérie partent avec ce silence, silence si paradoxalement criant, dans l’écriture de l’Histoire.


La question « quelle Histoire ? » est toujours présente aujourd’hui, car le passé de la guerre, est un passé qui ne passe pas. Pour faire une Histoire, les mémoires symbolisent le ciment, sans ciment, le bâtiment ne peut tenir. Alors à travers les mots échangés avec François, j’espère du moins, qu’il vivra avec son histoire de manière plus apaisée.



Par Auriane LE MOIGNE