Elle ou toi





Il est fréquent que l’amour tourne en haine entre deux âmes sœurs. Être lié à jamais à un être nous opposant en tout point s’avère souvent intolérable. Cependant, si l’on dit que deux âmes sont sœurs elles sont en réalité jumelles, car l’une ne peut vivre séparément de l’autre.


Extrait de L’Encyclopédie Magique Élémentaire, Partie III,Chapitre 5


La pièce était plongée dans la pénombre. Éclairé à la seule lueur des braises d'un feu mourant dans l'âtre, le bureau étouffait du calme soucieux de son occupant. Ce dernier, affalé dans un fauteuil vert sombre beaucoup trop imposant pour sa fine silhouette, se fondait dans la semi-obscurité ambiante. Ses yeux noirs scrutaient un point invisible sur le bureau devant lui au centre d'un espace devenu trop petit pour contenir le silence s'y accumulant un peu plus chaque seconde. Sur la tablette d'acajou reposaient deux piles de feuilles de chaque côté d'une machine à écrire et des enveloppes à moitié ouvertes. Des lettres manuscrites s'accumulaient au centre du plan de travail. Ce n'était pourtant aucune d'elles qui causait la tension soudaine du jeune homme. Il n'avait plus rien à faire des finances de son commerce d'opium, la menace reposait dans le minuscule billet dactylographié qu'il serrait à s'en faire blanchir les phalanges, déjà pâles, de sa main droite. Après un dernier soupir résigné, il se leva et s'approcha de l'imposante cheminée de bois vernis avant d'y jeter le rectangle de papier froissé. Un éclat doré se refléta dans le regard noir de l'adolescent, éclairant un bref instant les angles durs d'un visage blanc comme la Lune. Yvan ferma les yeux, inspira profondément avant de tourner le dos au feu mourant et de se diriger à pas lents vers l'une des étagères de la bibliothèque. Une main gauche recouverte de cicatrices sortit de sa cachette un sachet de velours rouge sombre disposé entre les livres et le bord de l'étagère. Une petite montre à gousset en or glissa de l'entrebâillement du tissu. Il la fit tourner entre ses doigts un instant avant de la soulever à hauteur de ses yeux.

Dans combien de temps ?

Pas de réponse.


Fronçant les sourcils, il se concentra davantage. L’appareil avait besoin de voir précisément ce qu'il désirait pour obtenir une réponse. Fermant les yeux, Yvan se remémora des cheveux aussi blancs que les siens étaient noirs, et une peau aussi noire que la sienne était blanche. Un éclat de rire enfantin perçu en bas de l'escalier, puis un cri de colère d'adolescent, une dernière bouffée de haine ; et finalement, il entendit le roulement familier du mécanisme dans ses mains.

Dans combien de temps ?

Bien assez tôt.

Ses réponses étaient toujours trop vagues et le jeune homme fourra sans ménagement la montre dans la poche intérieure gauche de sa veste. Il se dirigea ensuite vers la penderie d'ébène dont il coulissa le battant pour en extraire un large manteau noir, sûrement trop grand pour lui, qu'il enfila avant de repartir vers la porte. Après en avoir tourné le panneau situé sous la poignée, il jeta un dernier regard aux flammes avant de quitter les lieux.

Dans l'âtre, rougeoyant faiblement, le billet finissait de se consumer entièrement.



***

Les Non-lieux avaient été créés par leurs Architectes pour résister aux lois de l’espace et du temps, mais Yvan avait beau le savoir, il était encore surpris par celui qui se dessinait sous ses yeux. Depuis sa première venue, des années auparavant, rien n’avait changé.

Les tentes aux rayures rouges et blanches se dressaient à l’infini sous le ciel resplendissant des étoiles d’un éternel ciel d’été. En bas, dans la poussière sans cesse piétinée par les nombreux visiteurs, des torches éclairaient des banderoles aux couleurs chatoyantes, annonçant des créatures des plus effrayantes aux plus belles en passant par une foule de numéros plus spectaculaires les uns que les autres. Le jeune homme passait devant les attractions tel un fantôme, ignorant les cris de surprise des adultes comme les rires des enfants. Il ne prêtait attention ni aux nombreuses Métamorphoses se donnant en spectacle, ni aux cracheurs de feu accompagnés de leurs créatures multicolores. De toutes les monstruosités que renfermait la Ménagerie, il était venu en chercher la plus belle et la plus dangereuse. La créature n’attendrait pas, il savait qu’elle pouvait déjà ressentir sa présence dans un coin de sa tête, elle l’appelait, le guidant au travers de la marée d’installations pour le mener au fond d’une impasse où, entre deux immenses chapiteaux remplis de spectateurs, une petite tente à la toile abîmée grondait.

Soulevant avec précaution, le rideau de velours rouge lui barrant l’entrée, le jeune homme pénétra dans un espace trop grand pour être contenu par la petite tente au centre duquel trônait une cage de fer, disposée sur un miteux tapis pourpre. Pressée contre la grille, la Manticore passait une patte griffue entre les barreaux de sa prison, espoir vain de se rapprocher de son maître. Ce dernier sortit de son manteau un trousseau de clefs dont il se servit pour la libérer. La créature sauta alors de la cage avec une grâce féline pour toiser de toute sa hauteur l’insignifiant être humain se tenant au milieu de l’espace. Elle s’ébroua faisant ainsi luire sa fourrure d’un métal des plus précieux à la faible lueur d’une lampe à huile suspendue au plafond. Inclinant la tête en une révérence, la créature plongea ses immenses yeux jaunes dans ceux du jeune homme. Son maître flatta sa joue avant de sortir de sa poche la montre.

Dans combien de temps ? Bientôt. « Prête pour une dernière chasse ma belle ? », demanda froidement Yvan en rangeant l’objet. Bien sûr, sa belle l’était. Elle aurait retourné ciel et terre pour ne pas avoir à être séparée de son maître. La créature avait même accepté de renier la liberté si chère à ses yeux pour posséder une conscience humaine telle que la sienne. Tourner en cage des heures durant lui paraissait un faible prix à payer face au privilège qu’Yvan lui accordait en partageant sa vie avec la sienne. Néanmoins, la Manticore en avait conscience, elle n’était que la seconde aux yeux de celui qu’elle considérait sa raison de vivre. Une Rêveuse lui avait ravi ce titre des années avant sa rencontre avec lui. Des années après qu’elle soit partie, il arrivait encore à la bête de ressentir sa présence dans les pensées de son maître. Ce soir, elle était partout, l’immense lionne en sentait presque l’odeur dans la pièce et en voyait le reflet dans les yeux noirs qui la scrutaient. La créature ne savait pas lire, mais elle ressentait la menace glissée dans le billet. « Elle ou toi ! » Semblait-il crier silencieusement dans l’esprit tourmenté du jeune homme. Pourquoi donc ? Après tout, la Manticore était à ses côtés et, contrairement à la Rêveuse, ne s’en irait pas.

Un faible sourire traversa le visage d’Yvan tandis qu’il l’enfouissait dans la crinière de la bête. Personne ne s’en prendrait à Blanche, personne capable de raison en tout cas. Provoquer un Rêveur était provoquer l’imagination à l’état brut, se retrouver face à ses peurs les plus profondes, face aux armes les plus puissantes, face à une illusion trop réaliste pour son cœur. Une illusion qui n’avait jamais été rien de plus qu’une idée violemment projetée dans la réalité avec l’impact d’une balle. Ironique, alors, de penser que Blanche serait aussi difficile à abattre qu’encline à pardonner. Yvan, lui, ne ferait pas la même erreur. La part de lui qu’il cherchait à dissimuler ne pouvait réapparaître.



Quittant la tente, la Manticore et son maître s’ajoutèrent à la marée humaine mêlant toutes formes d’oreilles, queues, pattes et costumes multicolores. Ici, un enfant à la peau bleue serrait la main blanche de sa mère, là, emportée par le courant, une femme aux longues ailes blanches tentait de se frayer un chemin entre les stands. Tous dévisageaient joyeusement l’immense créature, ignorant la silhouette sombre entre ses pattes. Changeant de direction pour se diriger à l’écart des allées bondées de saltimbanques, l’homme et sa bête se rapprochèrent de l’unique source d’eau de la Ménagerie : une petite fontaine de pierre sculptée pour que s’en écoule, à un rythme désespérément long, les larmes d’une nymphe taillée dans la pierre. Abandonné depuis longtemps, car jugé inutile, ce lieu était parfait pour une rencontre, aussi agaçante, soit-elle. La Manticore ne partageait pas son point de vue. Pour chasser, il n’est pas bon de rester trop longtemps à découvert. Pour chasser, la calma Yvan d’un regard, il faut penser comme sa proie. Et ce fut ce qu’il devint alors que, décidé à ne pas attendre pour satisfaire ses envies, le monstre s’enfui vers les tentes alignées. Des cris s’en échappèrent bientôt, mais le maître ne prit pas la peine de rappeler sa créature, elle n’était pas sa principale priorité et sa distraction était plus que bienvenue. Machinalement, il sortit de sa poche la montre. Dans combien de temps ?


Il est temps.


Une ombre se dessina alors de l’autre côté de la fontaine se découpant dans la lumière lointaine des torches. Le visage masqué par un voile d’obscurité, l’imposante silhouette se rapprocha silencieusement du bassin jusqu’à faire face au jeune homme. Une figure androgyne se dessina quand la personne tourna sur elle-même pour vérifier que son opposant était bel et bien seul. Une fois son inspection terminée, l’inconnu inclina la tête en signe de bonsoir que le jeune homme, en face de lui, lui rendit.

- « Triste nuit pour mourir », commenta amèrement Yvan en regardant le ciel sombre. Il ne faisait jamais froid dans la Ménagerie. Pourtant, le jeune homme frissonna. Le chasseur ne fit d’abord pas un geste. Peut-être ne parlaient-ils pas la même langue ? Peut-être n’était-ce pas la peine de répondre à un condamné ? Puis, d’une main exagérément lente, l’homme saisit un revolver caché dans le pli de son manteau de fourrure et en braqua le canon sur son interlocuteur.

- « Derniers mots ? », demanda-t-il avec un fort accent nordique faisant de ses « r » des cascades de glaces. - « Tout ce que je fais, Blanche, je le fais pour toi ! » pleura Yvan. Ses yeux, toujours tournés vers le ciel, se fermèrent.

Un coup de feu. Un grondement sourd. Une chute. Lorsqu’il les rouvrit, la Manticore donnait un dernier coup de croc inutile à ce qu’il restait du chasseur avant de laisser le morceau de chair sanguinolent se mêler aux larmes de la naïade. Une main sur son cœur, Yvan sorti du revers de sa veste la montre. Dans combien de temps?


Pour toujours.




Par Valentine COTTRANT