Entre BD et musées, comment faire vivre l'histoire et la mémoire de la guerre d'Algérie ?






Partie I – 60 ans après, la Guerre d'Algérie en bande-dessinée.


« Les généraux, au fond, me détestent. Je le leur rends bien. Tous des cons. Vous les avez vus, en rang d'oignons sur l'aérodrome, à Telergma ? Des crétins, uniquement préoccupés de leur avancement, de leurs décorations, de leur confort, qui n'ont rien compris et ne comprendront jamais rien. Ce Salan, un drogué. Je le balancerai aussitôt après les élections. Ce Jouhaud, un gros ahuri. Et Massu ! Un brave type, Massu, mais qui n'a pas inventé l'eau chaude. Enfin, il faut faire avec ce qu'on a ». Cette citation du Général de Gaulle rapportée par le journaliste Pierre Viansson-Ponté en 1976 nous révèle une nouvelle histoire de la guerre en Algérie par les recherches récentes, pour les 60 ans de la guerre d'Algérie. Vous pouvez trouver cette citation assez surprenante à la fin de la bande-dessinée parue en février 2022, dessinée par François Boucq et scénarisée par Nicolas Juncker, nommée Un général, des généraux. À la fin de l'ouvrage, se trouve des textes rédigés par l'historien Tramor Quemeneur, accompagnés de photographies sur les événements, comme on en retrouve actuellement dans les bande-dessinées revenant sur des faits historiques réels. C'est en effet un ouvrage historique, mais parsemé d'humour. On comprend avec ce type de citation que la façon de faire l'histoire de cette guerre a bien changé dans les dernières décennies. Il faut noter que les archives sur la guerre d'Algérie ne s'ouvrent que dans les années 1990', trente ans après les faits.



C'est une histoire complexe, qui fait rarement consensus, et qui laisse une éternelle cicatrice des deux côtés de la Méditerranée. Le récit de cette bande-dessinée débute en mai 1958, lorsque Alger se soulève contre le nouveau gouvernement français qui est prêt à dialoguer pour une indépendance de l'Algérie. Les colons à Alger se révoltent par milliers, et les généraux doivent choisir entre garder l'Algérie française, ou rester loyaux à l’État français. Se déclenche alors un coup d'État par ces derniers, pouvant déboucher sur une guerre civile. Un seul homme est capable d'éviter cela à l'époque : le Général de Gaulle. Le cas de Massu par exemple dans l'ouvrage est révélateur. Les faits ne sont plus dissimulés, cette histoire complexe se dénoue depuis les dernières décennies, et Massu est présenté directement par ses médailles oui, mais également par l'usage de la torture et des assassinats, notamment à Alger en 1957. Les personnages sont en fait caricaturés tout en restant dans les faits. On reconnaît les volontés du dessinateur François Boucq, qui travaille également pour le journal Charlie Hebdo, ce n'est pas un hasard ! Malgré l'humour omniprésent, les faits et les conflits entre les différents protagonistes, et même les discours et certaines phrases, sont bien réels. L'ouvrage est une bonne approche pour étudier cette guerre de façon assez simple à comprendre malgré la complexité parfois des différentes situations de la période. La bande-dessinée nous laisse voir chaque événement de différents points de vue, celui des généraux, celui de de Gaulle, celui du gouvernement... même sans connaître sur le bout des doigts la guerre d'Algérie, cet album nous offre une autre version soulignée d'humour qui retrace chaque événement du putsch des généraux en mai 1958 au discours à Alger de de Gaulle du 4 juin 1958.



Le texte à la fin revient sur les faits historiques et est écrit par Tramor Quemeneur, historien français spécialiste de la guerre d'Algérie. Tout ce que les auteurs n'ont pas pu exposer dans la bande-dessinée se trouve à la fin de l'album, et ces explications sont accompagnées de vraies photographies d'époque, et de dessins. Si vous n'avez pas suivi à un moment donné dans la bande-dessinée, le texte vous permet d'éclairer chaque épisode de la guerre. Quemeneur avec des sources très récentes révèle des informations encore très peu connues et surprenantes, comme la citation qui ouvre cet article. Le fait que le général Salan soit sensible à l'opium en est un autre exemple. On comprend alors que chaque personnage n'est pas inventé mais bien réel. Il est aussi rappelé le traitement des « suspects » d'Alger par Massu, torturés et exécutés, sans oublier les multiples disparitions. Quemeneur donne le chiffre de 3024 Algériens qui ont été arrêtés par les militaires français avant de disparaître. Il ne faut pas oublier que la Ve république, qui régit encore la France aujourd'hui, est née en pleine guerre d'Algérie. L'histoire de la guerre d'Algérie a donc effectivement changée. Dans la façon de la faire, mais aussi dans les sources, c'est une histoire qu'on découvre de mieux en mieux.



D'autres ouvrages existent sur l'Algérie pour ceux qui sont intéressés. La bande-dessinée que nous évoquons dans cet article s'ajoute à d'autres albums publiés dans les dernières années sur le sujet – ce qui témoigne d'une histoire encore très récente – qui reste toujours un sujet compliqué à raconter. La série des Carnets d'Algérie 1954-1962 par Jacques Ferrandez, réunit 5 tomes sur la période. La série évoque l'Algérie de la colonisation en 1830 à l'indépendance en 1962 et est parue en mai 2021. Jacques Ferrandez, scénariste et dessinateur de ces albums, est lui-même algérien et cherche à redécouvrir l'histoire de son pays. Une autre bande-dessinée qui cherche à documenter et à raconter l'histoire de la colonisation dans sa complexité et avec les recherches historiques les plus récentes est l'album La guerre d'Algérie, chronologie et récits, avec Billioud, Moumen et les dessins de Meyer-Bisch, paru en février 2022. Ces ouvrages très récents témoignent d'une histoire toujours en cours d'étude aujourd'hui, 60 années après, avec de nouvelles informations et de nouveaux témoignages, qui permettent de mieux comprendre un passé difficile, très proche de nous. Ces nouvelles recherches et ces nouvelles bandes-dessinées nous permettent également de comprendre la vision de chaque camp, et de participer à la mémoire de ces événements pour les générations futures.



Par Arthur RUAUX