L’Autre est un autre moi





« Rien ne sert de courir, il faut partir à point. » Vous connaissez surement cette morale de la fable du lièvre et la tortue de Jean de la Fontaine. Celle-ci raconte l’histoire d’une tortue besogneuse qui provoque un lièvre à la course. Celui-ci, décrit comme frivole et insouciant, se laisse distancer, pour en définitive manquer son retour sur la tortue, qui par son obstination gagne la course malgré sa maison sur le dos. Quelle belle leçon. Qui ne rêve

d’être cette tortue travailleuse et courageuse, qui croit en son potentiel et va jusqu’au bout de son projet ?

Réussir ses études travailler, s'entraîner, échouer recommencer malgré les handicaps (la maison sur le dos, sa lenteur). La morale de la fable couronnant sa victoire, permettant à la tortue d’être en accord avec les autres, le monde et ses attentes. Mais regardons d’un peu plus près cette tortue : dans cette fable la tortue est centrée sur elle même, elle ne fait en fait aucun effort pour voir sa situation d’une autre manière que la sienne. Ce n’est pas le lièvre qui l’intéresse, ce n’est pas l’autre, c’est elle-même qui veut se prouver qu’elle a raison et que sa manière de faire est la bonne.

Elle est tortue, elle fonctionne tortue, elle croit tortue et en plus, le monde qui a besoin de travailleurs obstinés et têtu l’encourage et valide ses qualités. Qu’il est bon d’être tortue dans un monde de tortue. Moi et les autres en harmonie. Maintenant allons un peu plus loin pour sortir de la position de tortue et essayer de comprendre celle du lièvre : je suis lièvre, vif, tonique, et puissant. Je sais qu’en quelques bonds, je peux distancer les chiens de chasse et traverser la lande. Ces bonds et cette agilité passent souvent aux yeux des autres pour de l’espièglerie. Je sais également que j’ai besoin de beaucoup de repos parce que l’énergie que je dépense pour fuir les prédateurs est considérable et que je dois récupérer. Ce qui me fait souvent passer pour un paresseux. Ma nature est faite ainsi.

Or, un jour, arrive une petite tortue pour me défier à la course. Croyez-vous vraiment que je pense un instant à faire la course avec elle ? Je vois bien que cette petite tortue sympathique a besoin de croire en elle, et qu’elle se bat durement pour cela. Alors, parce que je fais attention à son monde de tortue, je vais lui offrir sa course et sa victoire. Parce qu’en définitive mon monde de lièvre, sa légèreté apparente, son insouciance apparente je les assume, car je sais qui je suis ; je connais mes qualités et mes défauts. J’assume également ce que le monde des tortues pense de moi. Mon moi ne dépend pas du regard des autres. Mais je sais que cette petite tortue et son défi insensé ont quelque chose à m’apprendre. Alors oui je lui offre sa course, pour m’ouvrir à son monde.

Sous ce nouvel éclairage que peut-on tirer de cette fable. Que maintes manières d'être au monde cohabitent. Que parfois il est utile de s’enfermer dans sa tâche, sans trop se poser de questions, comme la tortue, pour réaliser des choses, mais qu’il est aussi nécessaire de s’ouvrir comme le lièvre pour apprendre de l’autre sans perdre sa personnalité. Ce que cette fable peut nous apprendre c’est que le rapport entre moi et les autres ne saurait se contenter de jugements hâtifs, qu’il se construit sur l'écoute des différences et sur le dépassement des prêts-à-penser communs.

« Connais-toi pour mieux découvrir l’autre » voilà peut être la vraie leçon que nous offre cette fable.



Jean-Luc Sauge