Le Bonheur, Enfin !




Isa Taskin n'avait jamais été aussi dégoûté de sa vie. Et bien qu'il eût beaucoup de raisons de détester l’espèce humaine en grandissant, c'était la goutte de trop. Il tourna le visage de la fille, en écartant les dents pour maintenir la bouche ouverte. C'était censé être une routine, un automatisme. Il était censé s'y habituer. Mais il se sentait toujours comme un étranger, envahissant et horrible. Dans son autre main, il sortit une pilule Jeleris blanche d'un petit sac en plastique et l'enfonça dans la gorge de la fille.


Ses paupières s'ouvrirent brusquement et elle s'étouffa, des larmes se formant dans ses yeux, tout en tentant de se libérer des liens serrés autour de ses bras et de ses jambes. Vêtue de blanc de la tête aux pieds, allongée sur un lit d'hôpital, avec ses cheveux bruns rasés à la racine, elle avait l'air brisée, comme une poupée de porcelaine abandonnée. Très rapidement, elle referma les yeux, un sourire apparu sur son visage, s'étirant presque anormalement d'une oreille à l'autre. Ses muscles s’étaient détendus.


Isa devait maintenant passer au patient suivant. Il quitta la pièce blanche pour s'engager dans un couloir dont les grandes baies vitrées permettaient de surveiller les dix patients, couchés dans leurs chambres vides, un air absent étalé sur leur visage. Il entra dans la salle deux, où un homme était allongé, ses bras volumineux attachés de chaque côté de son corps. Isa s’approcha de lui, déglutissant pour surmonter l’appréhension de ce qui allait se passer. Il ouvrit la bouche de l'homme, sortit les pilules Jeleris blanches, enfonça sa main dans la gorge de l'homme et referma sa bouche.


Il attendit quelques secondes, puis l'homme se réveilla, un mélange de haine pure s’afficha sur ses yeux. Il essayait de se dégager des liens métalliques qui l'attachait à la civière. Isa tourna le dos à l'homme qui gémissait pour demander de l'aide. Il refusa de le regarder dans les yeux. C'étaient les brefs moments de sobriété des prisonniers. Le seul moment de la journée où ils étaient persuadés qu'ils pourraient s'échapper. Puis c'était le retour au bonheur pur. Un bonheur artificiel. L'homme commença à se calmer, ferma les yeux en silence, avec ce même sourire béat qui lui déformait les traits.


Isa continua sa routine. Le couloir, puis les chambres, les bouches, les pilules, l'attente abominable et le couloir de nouveau. Et ainsi de suite, chaque jour, tous les jours. C'était une boucle interminable. Parfois, il laissait son esprit vagabonder. Pourquoi son gouvernement strict – son gouvernement religieux – permettait-il ce genre de tests ? Isa était jeune lorsqu’il s’était inscrit comme infirmier pour participer au programme Ecstaz. Cependant, il était loin de se douter dans quoi il s'engageait réellement. L'Azerbaïdjan avait signé un traité de paix avec l'Arménie il y a longtemps. Dix ans s'étaient écoulés depuis la guerre et pourtant, l'Azerbaïdjan détenait toujours des Arméniens captifs dans les montagnes azéries, où ils étaient soumis à des expériences. Mais il était trop tard pour faire marche arrière. Il avait signé et juré de garder le silence. Si un mot de tout cela venait à sortir de ses lèvres, il disparaîtrait, son corps ne serait jamais retrouvé. Car telles étaient devenus les coutumes de son pays. La censure par la mort.


Il regarda la dernière patiente, celle avec la chambre au fond du couloir. Elle était très vieille, mais d’après lui, c'était la seule qui aurait une chance de survivre. Isa permettait à cette patiente d'avoir quelques minutes de clarté – plus que les autres. La première fois qu'Isa avait dû lui enfoncer une pilule dans la gorge, elle lui avait parlé. Ses lèvres ridées avaient prononcé les mots doucement et lentement, en essayant de respirer, peu importe la quantité de drogues dans son système. Elle n'avait jamais pleuré, jamais supplié. Ses yeux, malgré le voile blanc de la vieillesse qui les recouvrait, émettaient encore une lueur d'espoir.

Il regarda la vieille femme fragile, sa peau brune avec ses rides, profondes comme des millions de coupures, ses cheveux courts, rasés. Il se demanda ce qu'elle avait dû ressentir. Sa dignité, brisée. Savoir qu’elle ne pourrait plus contrôler son destin. Comme chaque fois, il attendit qu'elle se réveille. Une fois que ses yeux s’ouvrirent, il put voir qu'elle s’efforçait à ne pas se débattre et de rester calme. Elle scruta la pièce à la recherche d’Isa, et une fois qu'elle l’aperçut, elle lui sourit tristement. A chaque réveil, elle espérait se réveiller ailleurs, loin de cet endroit. Il ne savait pas grand-chose sur cette femme, sauf sa volonté de vivre, de vouloir se battre pour sa liberté.

– Je dois y aller maintenant, déclara-t-il lentement, les mots lui pinçant le cœur. La femme hocha la tête, mais il pouvait sentir sa peur. Il ouvrit sa bouche, lui donna la pilule, puis partit, prêt à recommencer la boucle le lendemain. Encore et encore, cette même routine, qui ne s'arrêtait jamais.


Le couloir, puis les chambres, les bouches, les pilules, l'abominable attente et le couloir encore. Il était payé correctement, et ce n'était pas difficile d'obtenir les dernières lentilles de communication qui sortaient grâce à son salaire, mais l'impiété qui entourait son travail le détruisait. Sa santé mentale se détériorait.


Un jour, alors qu'il se dirigeait vers le bâtiment, répétant les étapes de sa routine dans sa tête, il aperçut des hommes habillés tout en noir. Il s'arrêta lorsqu'il remarqua quelques-uns de ses collègues fixer ces hommes, sceptiques.


Au début, Isa n'en pensa pas grand-chose, mais lorsqu’il distingua les personnes de son département, un mauvais pressentiment le saisit. Il pensa à la vieille dame, celle qui marmonnait en arménien. Allait-il être réprimandé ? Qu'est-ce que le gouvernement allait-il lui faire ? Mais comme un citoyen normal, qui doit obéir à tous les ordres, il se positionna à côté de ses collègues, et en attendant, se rongea les ongles avec anxiété.


Ils commencèrent à appeler des noms ; noms qu'Isa n'avait jamais entendus auparavant, ou des noms dont il se souvenait vaguement, comme dans un rêve lointain. Le sien arriva finalement. Les grandes personnes vêtues de noir balayèrent la petite foule du regard, leurs lentilles de communication reconnaissant chaque personne. Les gardes s’écartèrent pour laisser place à un petit monsieur.


Il commença à parler avec un fort accent turc, demandant aux infirmiers de le suivre. Il avait marmonné quelque chose dans sa barbe, mais Isa n'avait pas eu le temps de comprendre. Au lieu d'entrer par la porte usuelle du bâtiment, les personnes en noir ouvrirent une petite porte bleue et tout le personnel entra. Il fut frappé par l’imposant silence. Un silence morbide qui enveloppa son corps et bondit sur tous les murs. De temps en temps, dans le couloir normal, on entendait les patients se débattre ou les marmonnements de quelques infirmières. Mais tout le monde ici était silencieux, seuls les bruits de leurs pas résonnaient dans les pièces vides. Au bout de ce couloir, se trouvait une autre porte bleue.


La pièce était petite, et maintenant remplie d'infirmiers comme Isa. Au milieu, se tenait le petit homme, celui avec l'accent turc. Il s’éclaircit la gorge, commença à parler, et tout le monde l'écouta intensément. – Infirmiers du programme Ecstaz, je vous souhaite la bienvenue. Les lentilles de communication étaient normalement désactivées dans le quartier général, et pourtant, Isa constata que les siennes fonctionnaient correctement dans cette partie du bâtiment. Il put scanner minutieusement le petit homme. Il se nommait Odul Yakut. Odul s'éclaircit la gorge une seconde fois, en attendant que tout le monde ait fini de l’analyser.


– Je voulais vous féliciter personnellement pour vos progrès. Ces cinq dernières années ont été excellentes en termes de résultats. C'est pourquoi nous sommes prêts à entamer la deuxième partie de notre programme.


Isa regarda l’homme devant lui. Il sentit une boule se former dans son ventre. Cet endroit n’avait rien d’accueillant et cette pensé se reflétait dans ses yeux. Son visage était figé, mais ses yeux brûlaient avec toute la haine qu’ils pouvaient émettre. Devant lui se tenait l’homme qui torturait sans cesse les pauvres êtres humains qui vivaient à moins de dix mètres, ligotés sur des lits, comme de la pourriture.


– Vous avez tous intégré un programme appelé Ecstaz. Et vous êtes actuellement dans une des sous-catégories d’Ecstaz, de loin la plus importante, le programme Tam Nezaret. L'homme fit une pause, jetant des coups d'œil autour de lui pour essayer de voir les réactions. Le visage d’Isa se durcit. Son travail l'avait suffisamment engourdi, il pouvait continuer à supporter cette façade.


– Tam Nezaret est un programme qui rend les patients extrêmement heureux dans un univers alternatif. Comme vous l'avez remarqué, les pilules données sont des Jeleris, pilules connues sous le nom de pilules du bonheur. Le but est de rendre les patients aussi heureux que possible, et d'augmenter leurs niveaux de dopamine et de sérotonine. Nous leur donnons ensuite l'illusion d'un autre monde, d’un monde virtuel, en utilisant nos capacités techniques et les lentilles de communication.


Isa réalisa avec horreur ce qu'ils faisaient aux patients. A chaque fois qu’ils se réveillaient, leur bonheur infini disparaissait, et ils ressentaient toute la peur et la douleur que ce monde fade inspirait. Les gens autour de lui chuchotaient, mais Odul leur lança des regards furieux et les fit taire instantanément. Il voulait achever sa déclaration en paix.


– Pendant cinq ans, nous avons surveillé leurs activités dans ce monde, monde que nous avons baptisé Tam Nezaret. Beaucoup d’entre vous ont déjà l’air d’avoir compris comment cela marchait. Odul appuya sur un bouton et l’écran derrière lui s’alluma.


Isa faillit se décomposer lorsqu’il aperçut la vieille dame danser et rire parmi les fleurs sur l'écran. Elle ne ressemblait en rien au corps qui pourrissait sur le lit. Elle avait de longs cheveux argentés, sa peau bronzée portait des rides, mais elle semblait briller au soleil et à ses yeux, avait l’air si vivants.


Elle était dans son propre monde, un monde artificiel, créé par l’homme, la rendant captive de ce bonheur. Un bonheur libre et sans condition. Mais cela restait un monde factice. Et enfermer des gens dans un monde artificiel n’avait rien à voir avec le monde actuel. Cette vieille femme était victime de sa propre connectivité, sans même le réaliser.


Des chuchotements se répandirent dans la pièce. Il n'était pas le seul à l'avoir reconnue. En ce moment même, elle était allongée, son corps se dégradant au fil des jours. Mais dans sa tête, elle était là, dansant et riant, malgré ses vieux os, avec le sang rempli de drogues, la faisant vivre à l'intérieur et pourrir à l'extérieur. Et tout ça grâce à ses lentilles de contacts, qui lui donnait cette illusion d’un monde.


Isa n'était pas le seul à être surpris. Il se sentait tellement en colère, mais il mit rapidement sa rage de côté. Il ne pouvait pas se permettre de s'énerver contre quelqu'un d'aussi puissant que l'homme en face d’eux. Odul fit défiler les dix patients différents sur l’écran. Ils avaient tous l'air si heureux, si brillants. Complètement différents des regards de terreur qui défilaient sur leur visage à chaque fois qu’ils se réveillaient. Personne ne méritait de vivre comme ça. Personne ne méritait d'avoir des pilules brutalement enfoncées dans la gorge à chaque fois qu’il y avait un moment de lucidité.


– Et maintenant, la phase 2 consiste à leur faire arrêter les pilules.


Odul éteignit l'écran. C’était une idée terrible. Leur retirer les pilules auxquelles ils étaient habitués depuis cinq ans serait catastrophique. Leur taux de dopamine serait si élevé qu'ils ne survivraient pas. Mais même si tout le monde avait compris cela, personne n'osa dire quoi que ce soit. Personne ne voulait finir comme le voisin disparu, ou l'ami de la famille soudainement parti. Parler était bien trop dangereux. Alors ne rien faire était devenu la règle générale. Vivre dans la peur les faisait respirer cette même peur. Cela les rendait obéissants et silencieux. La peur mobilisait le tout.


– Ce sera votre mission dans quelques minutes. Laisser les patients reprendre pied dans la réalité et noter comment ils réagissent.


Isa suivit donc ses collègues pendant qu'ils retournaient tous dans le bâtiment. Le couloir, puis les chambres, mais cette fois, quelque chose était différent. Des bancs avaient été placés devant les grandes fenêtres et les portes étaient verrouillées. Les patients n'étaient plus menottés. Tout le personnel s’est assis devant les vitres du couloir ; dix infirmiers, dix chambres, dix patients. Isa se dépêcha de rejoindre la vieille dame. Pendant qu'il attendait, il passa tout en revue dans sa tête. Le gouvernement, essayait-il de prouver que vivre dans une réalité virtuelle améliorait tout ? Il avait vu ces gens sourire pour la première fois. Il les avait entendus. Au lieu de ces corps inertes, il avait vu des âmes. Qu'allait-il arriver à ces gens ? Ils ne survivraient pas. Le monde leur semblerait si triste. À quoi bon vivre la cruelle réalité d'un monde en ruine, avec ses problèmes politiques, écologiques et économiques ? Il valait mieux vivre dans un monde heureux, où les fleurs s'épanouissent et où tout s'adapte pour nous apporter du bonheur. Un monde virtuel où tout était à leur portée.


Les premiers patients commencèrent à se réveiller. Bien qu'Isa ne pût les voir tous, il les entendait. Au début, c'était comme un faible murmure qui planait au-dessus d'eux, semblable à une vague, mais rapidement, ils commencèrent à retrouver leur voix. L'infirmier derrière lui avait un patient qui tombait dès qu'il essayait de se lever, avec des hurlements atroces. Le chaos était partout.


Étrangement, la patiente d'Isa ne se réveilla pas. Il se leva et regarda autour de lui. Les visages des infirmières étaient pâles. Des cris résonnaient dans le couloir. Les patients n'étaient plus dans leur belle réalité. Et bien que les médicaments aient joué un rôle important, après un certain temps, le cerveau ne pouvait plus faire la différence entre la réalité et le monde créé. Il se retourna vers sa propre fenêtre. Elle était réveillée. Les yeux de la vieille dame étaient grands ouverts, ils papillonnaient. Elle était bien ; au début. Mais elle gémit et bougea progressivement, jusqu'à tomber. Son corps était étendu là, ses yeux plantés droit dans les siens. Des frissons lui parcoururent le corps. Cette dame n'était plus de ce monde. La flamme dans ses yeux avait disparu.


Les patients qui pouvaient se lever étaient morts immédiatement. Ceux qui réussirent à survivre à la douleur de retrouver un corps et un monde si fade ne tiennent que quelques minutes, avant de brutalement se frapper le crâne contre le mûr. L'odeur âcre du sang s'élevait jusqu'aux narines. Isa regarda avec horreur le spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Il ne reconnaissait plus ce monde, ni son pays. Comment un être humain pouvait-il se permettre d’infliger cela a un autre ? Aucune larme ne coula le long de ses joues. Il était là, contemplant la scène avec toute la douleur du monde. Il éteignit ses lentilles de contact et les enleva. Il ne voulait plus jamais être relié à cette technologie qui ensorcelait tant. Le cœur meurtri, il marcha le long du couloir, et partit. Peu importait sa famille. Peu importait sa vie. Il ne pouvait plus rester là après participé a une expérience si révoltante.



Par Charline MENAGER


Elève de Seconde, Lycée Victor Et Hélène Basch de Rennes

Professeur référent : M. Manson