Le métier de relieur : comment continuer de faire vivre un artisanat qui se perd ?


Crédit photo : Dominique BALIKO



Témoignage de Solange de Verbizier, relieuse-doreuse à Paris.




Ce métier ne nous dit peut-être pas grand-chose au premier abord, on le confond souvent avec l’imprimerie et pourtant cet artisanat est la raison pour laquelle les livres anciens sont admirablement conservés. Mon entretien téléphonique avec Solange de Verbizier m’a permis d’avoir le point de vue d’une relieuse sur son métier, « un métier de patience et de passion » comme elle le décrit. C’est notamment elle qui a fabriqué les reliures pour les prix lycéen et collégien du festival Ouest Hurlant sur un design de Laurent Gontier.




Une histoire familiale

C’est tout d’abord aux côtés de son père, doreur, que Solange de Verbizier démarre son parcours dans l’artisanat. Depuis son enfance, elle était déjà très attirée par le métier de son père qu’elle observa beaucoup. C’est celui-ci qui lui conseilla de ne pas s’arrêter à sa formation de dorure mais d’aller plus loin en se formant à la reliure.



Une formation auprès d’artisans

Après ses études, c’est dans deux ateliers différents que Solange de Verbizier se forme à la reliure. Elle considère avoir reçu une formation très ancienne avec des gestes anciens qui lui permettent, à la fois de faire vivre le métier, mais surtout de pouvoir s’adapter aux diverses commandes de ses clients.


L’heure de marcher seule

Néanmoins, depuis le début de sa formation elle avait pour intention de travailler seule, « j’ai toujours eu un esprit très indépendant » dit-elle. C’est tout naturellement qu’en 1986, elle ouvre son propre atelier au 75 rue Buffon à Paris. Ainsi, la relieuse œuvre seule à la restauration ainsi qu’à la création des reliures des livres qu’elle reçoit.


« Le but principal du métier c’est la conservation »

C’est à l’aide de son matériel de la fin du XIXe - début XXe siècle, que Solange de Verbizier réalise ses reliures. Mais précisément qu’est-ce que la reliure ? « Le but est de réparer les livres, de les coudre, de les transformer en les recouvrant de différentes matières pour une protection qui puisse durer des décennies » explique-t-elle. C’est un métier dans lequel tout est manuel, la main de l’artisan permet à l’ouvrage d’être aujourd’hui consultable en bon état. « Le but principal du métier c’est la conservation », il faut restaurer des livres abîmés tout en conservant la reliure d’origine pour que la restauration ne soit pas trop voyante.




Crédit photo : Dominique BALIKO


D’ouvrages anciens à la reliure d’albums photos

La relieuse voit passer dans son atelier tout types d’ouvrages. Cela peut-être des livres du XVIe, du XVIIe, du XVIIIe, des demandes de bibliothèques, de bibliophilie (c’est-à-dire des livres d’art), des commandes émanant d’avocats ou bien des demandes de particuliers qui peuvent aller jusqu’à la reliure d’albums photos familiaux… Solange de Verbizier accepte tout type de travaux, « il ne faut jamais rester fermé à une proposition ». C’est un métier diversifié dont la clientèle se renouvelle tout le temps, « à chaque fois c’est un peu différent et dix ans après d’autres clients et d’autres propositions s’offrent ».


Un processus long

Il faut entre vingt et trente étapes pour réaliser une reliure. En fonction des livres, cela peut prendre entre 1 et 2 mois voire 3 mois en ce qui concerne les livres de bibliophilie. « C’est un métier assez long puisqu’il faut compter les différents temps de séchage, de mise en presse, on ne peut pas bousculer les opérations, il faut que cela dure dans le temps ». La dorure, qui n’est pas systématique, consiste en une décoration du livre. Elle se pratique principalement sur des livres de bibliophilie, des livres rares, en édition limitées, dont la dorure est réalisée sur des beaux papiers fait main. C’est un métier où il ne faut pas compter ses heures, « il faut travailler plus de huit heures par jour sinon cela ne tournerait pas ».


L’importance des matériaux et des connaissances

La relieuse parisienne travaille avec deux artisans fabriquant leurs papiers à la main, l’un vient de Paris, l’autre de Strasbourg. Le cuir est l’un des matériaux principaux de l’artisanat, il provient de France puisque le pays compte des tanneries fabricant le cuir spécialement utilisé dans le métier. « On utilise différents cartons, des papiers, il y a tout un travail du papier. Pour faire ce métier il faut des connaissances à la fois sur les papiers, avoir des notions d’imprimeries, des notions dans la fabrication du carton, des notions d’éditions. La reliure c’est l’ensemble de cela ». Pour réaliser une dorure, il faut utiliser des fers à dorer. Ceux-ci sont gravés dans différents styles, du style XVIe jusqu’au modernisme en passant par les styles art déco et art nouveaux.


Un artisanat et des gestes qui se perdent

« C’est un véritable métier patrimonial » me rapporte Solange de Verbizier lors de notre discussion. En effet, selon la relieuse, les livres traversant les siècles permettent de retracer toute l’histoire de l’édition grâce à leurs reliures. Elle éprouve toujours une émotion lorsqu’elle tient entre ses mains un ouvrage d’époque qu’elle se doit de restaurer, des ouvrages qui ont pu être touché par les grands, Picasso, Matisse... De plus, ce sont des gestes qui font, à ses yeux, parti d’un patrimoine français, « La France, c’est la reliure d’excellence » dit-elle, c’est la mémoire et l’histoire de grands noms tel que Pierre-Emile Legrain, relieur de renom au XXe siècle.


Crédit photo : Dominique BALIKO

Une formation qui se perd et un contexte sanitaire qui n’aide pas

« Le problème c’est que les jeunes ne sont plus formés chez les artisans alors les gestes se perdent ». Les artisans n’ont plus la capacité de prendre en apprentissage de jeunes relieurs puisqu’ils fonctionnent souvent seul. Jusque dans les années 1970-1980 se trouvait à Paris des ateliers de dix employés, à présent « s’il y a une ou deux boutiques avec maximum quatre employés c’est déjà beaucoup ». Pourtant, se former chez un artisan reste le meilleur moyen de faire perdurer les gestes anciens. Selon Solange de Verbizier, un jeune perdra plus de temps à l’école puisque certaines écoles de reliures parisiennes ont un niveau professionnalisant insuffisant et par conséquent les gestes et le patrimoine se perdent.

La crise sanitaire du covid n’a pas impacté directement l’atelier de la relieuse parisienne, elle a continué de travailler, seule dans son atelier. En revanche, nombres de boutiques ont vu leurs portes être définitivement fermées. Selon Solange de Verbizier, « c’est une génération plus jeune qui n’a pas eu cette formation assez solide pour tenir et accepter tous les travaux qui a dû fermer ».


« L’avenir du métier sera compliqué »

Dans les années 1980 il y avait plus de deux cents relieurs à Paris, à présent il en reste au maximum cinquante. Trouver un repreneur est devenu difficile et bon nombre d’atelier se voit fermer leurs portes sans être repris. Consciente de la situation difficile du métier, Solange ne pense pas que sa boutique sera reprise. « Un confrère vient de rendre son atelier, il a revendu ses matériaux parce qu’il n’a pas trouvé de repreneur ». De plus, elle se sent délaissée par les gouvernements, « l’artisanat est la première entreprise de France et pourtant nous devons nous battre nous-même, les jeunes ne trouvent plus de formation artisanale ». Ajoutons à cela, l’évolution d’internet et de la société actuelle, le domaine du livre et donc de la reliure a été touché, cela contribue à « tuer le métier » selon les mots de l’artisane.


La nécessité de perpétuer la mémoire

« C’est une passion avant tout, c’est au-delà du simple métier, il faut donner de sa personnalité et on a envie de le transmettre à la jeune génération pour que le métier ne meurt pas ». Pour réussir à perpétuer cette mémoire, Solange de Verbizier donne parfois des cours pour retransmettre un métier à des personnes qui ne le connaissent pas, qui ne se rendent pas compte de tout le travail qu’il y a derrière. « Il faut porter cette mémoire fièrement », ainsi elle discute, explique le métier et le transmet lorsque l’on vient dans son atelier, « parfois certaines personnes confondent reliure et imprimerie, il faut recadrer un peu les choses et ils repartent avec quelque chose de plus, on peut transmettre la mémoire de cette manière également ».

Par passion du métier, par nécessité de continuer à transmettre les gestes, en tant que l’une des dernières représentantes d’une mémoire qui tend à disparaître, Solange n’a pas l’intention de prendre sa retraite, « je continuerai jusqu’à ce que je ne puisse plus physiquement car ce n’est pas un métier qui se fait à l’a peu près ».



Par Emma LE NOUVEL