Les Cahiers pédagogiques

Urgence écologique : un défi pour l'école




L’écologie, « une cause de riches » ?



Le 16 novembre 2019, Jean Michel Normand titrait dans Le Monde « J’ai trois Greta Thunberg à la maison… Ces ados qui prennent en main le bilan carbone de la famille ». Force est de constater qu’au collège Rosa Parks à Rennes, un établissement REP situé dans le quartier populaire de Villejean, l’implication des élèves est très différente. Le mouvement « Fridays for Futur » qui a mobilisé des manifestants pour la cause du climat à Rennes comme ailleurs, n’a pas soulevé d’enthousiasme parmi les collégiens villejeanais. Pourquoi ceux-ci ne se sont-ils pas sentis concernés alors que dans d’autres collèges de Rennes, les Ormeaux par exemple, des élèves ont pris cette thématique en main et organisé un « sitting » et des ateliers de sensibilisation ? Peut-on identifier un profil socio-culturel des adolescents qui s’approprient les enjeux climatiques et qui s’engagent activement à défendre la cause écologique ?



Nous avons voulu faire un état des lieux de la situation à Rosa Parks, seul collège du quartier, où nous sommes engagés comme enseignants et militants dans l’association Mediaparks. 72,7% des 550 élèves du collège sont boursiers et 170 (soit 31%) au taux 3, la plus grande fragilité financière. 50 familles sont monoparentales et il y a 37 nationalités différentes. Rosa Parks profite donc d’une authentique diversité culturelle qu’il s’agit de faire fraterniser dans la vie quotidienne et dans les projets éducatifs.



Un questionnaire a été soumis à des élèves de l’établissement sur l’implication des jeunes dans le développement durable. Bien sûr, il faudrait mener une enquête statistique plus complète pour révéler des données scientifiques objectives. Malgré tout, l’analyse de ce questionnaire nous renseigne sur les tendances psycho-sociales suivantes : En 4e, 50% d’entre eux ne se sentent pas concernés alors qu’ils ne sont plus que 25% en 3e. Cette évolution laisse penser que la sensibilité aux enjeux environnementaux pourrait être une question de maturité. A la question ouverte « qu’êtes-vous prêts à faire pour l’environnement ? », les élèves ont massivement répondu « Rien », en précisant qu’ils se sentaient impuissants, qu’ils ne savaient pas quoi faire, que cela les dépassait et concernait les adultes, ou qu’ils ne voulaient pas renoncer à leur « genre de vie ». Pourquoi des jeunes de Villejean se crispent-ils sur la question de leurs pratiques sociales ? Que pouvons-nous démasquer derrière cette tension ?


Pour ces populations, l’enjeu est avant tout identitaire. Il s’agit de s’intégrer tout en affirmant ses particularités et de surmonter le paradoxe selon lequel il faudrait réussir à se fondre dans un modèle social préétabli afin de pouvoir mettre en valeur et donner une visibilité à des marqueurs identitaires et culturels.

Pour nos élèves, appartenir à une société s’apparente à un « genre de vie » guidé par des pratiques de consommation. Montrer que l’on consomme « bien et cher », montrer que l’on porte telle marque de vêtement ou que l’on possède tel modèle de téléphone, c’est atténuer le « gap social » visible qui peut exister entre les différentes strates de la société. Les figures de référence de ces adolescents font partie d’une « élite », accessible via les réseaux sociaux, qui, par leur image, incitent à adopter un certain mode de vie et de consommation. L’enjeu climatique devient donc secondaire et appartient à ceux qui ont une place, sont visibles, qui ont une reconnaissance en adéquation avec leurs attentes.



Alors comment inscrire le développement durable dans les problématiques de chacun ? Au collège Rosa Parks, les initiatives fleurissent dans ce sens. Michel Novak, professeur en ULIS, anime avec plusieurs collègues un projet visant à développer une conscience éco citoyenne chez les élèves alors même que leur environnement urbain et socio-culturel les éloigne de ces enjeux.



Dans le projet « Tribuns de la Rep’ » de Mediaparks, des élèves imaginent comment faire de l’écologie un marqueur d’appartenance social. Pour cela, ils souhaitent créer une marque de streetwear écoresponsable qui véhiculerait « avec style » des valeurs à partager. Ainsi, nous voulons que par un basculement progressif des mentalités, les pratiques écologiques deviennent, en lieu et place de la consommation, un facteur d’intégration sociale. Ceci permettrait, sans une trop forte mobilisation des pouvoirs publics, de répondre au plus vite aux urgences climatique et d’intégration tout en libérant les ménages de la contrainte financière de la consommation de produits de « luxe » et en véhiculant des valeurs humanistes qui créeraient un cercle vertueux.



Pour y parvenir, pourquoi ne pas tenter de décrypter et s’approprier les techniques de marketing pour les détourner de leur affiliation à l’économie libérale et leur donner une orientation plus éthique, en phase avec un accompagnement éducatif durablement engagé dans ce sens ?