Lumière rebelle






La nuit tombe sur le stade de la Bombonera de Buenos Aires, enceinte mythique du club de football de Boca Junior. La petite lumière irréductible qui point dans l'obscurité est celle de l'idole de tout un peuple : Diego Armando Maradona. El Pibe de Oro ("Le Gamin en Or", en espagnol) est décédé le 25 novembre 2020, à l'âge de 60 ans. Cette mort précoce met fin à une vie de bruit et de fureur, de haines et d'amour passionnel. Le héros des petites gens s'est abîmé dans l'étreinte de ses démons. Son cœur généreux, en revanche, ne s'est jamais trompé : il chérissait l'Argentine de toute son âme, et peut-être chérissait-il davantage ce rectangle vert sur lequel il édifia sa légende.



Le discours, d'emblée, est superflu. Un regard mélancolique posé délicatement sur cette photographie suffit à ressusciter le souvenir. L'image prend soudain vie devant nous, sous le jeu intime de l'imagination. Un jour invincible se lève sur le stade. Les gradins se remplissent de pères et de fils. Du haut de son mètre soixante-cinq, Diego s'élance à l'assaut des défenses, à la manière de ces anciens corsaires conquérants le Nouveau Monde. La poitrine en avant, fier et sûr de son geste, le petit soliste fend les défenses, grisées par l'ivresse de 100’000 spectateurs acquis à son art.



Comme lors de cette légendaire journée de juin 1986 où, sous le soleil ardent de Mexico, l'homme confessa au monde les deux faces de son génie : la "main de Dieu" sur laquelle on pressent la marque du Diable et, aussitôt après, une odyssée de 70 mètres, empreinte d'une grâce divine, et conclue d'un but qui restera pour toujours le chef-d’œuvre de ce sport. L'Argentin tenait dans le ballon l'instrument de son génie là où Jorge Luis Borges l'exprimait par la plume et Antonio Berni par le pinceau.



La petite lueur de l'ancienne loge de Maradona, allumée en son hommage, s'élève enfin dans le ciel noir surplombant la ville endormie. Immortelle étoile, elle rejoint sa place au cœur de la nuit des hommes.



Par Nabil Mounchit