Mémoire, musées, BD : comment faire vivre et raconter l’histoire de la guerre d’Algérie ?






Une difficile mise en musée de l’histoire de la guerre d’Algérie

Les débats autour de la guerre d’indépendance de l’Algérie sont aujourd’hui toujours virulents, en témoigne la complexité autour de la mémoire de l’événement. En effet, plusieurs projets de mise en mémoire existent mais la dimension politique du conflit continue de graviter autour du sujet. Comment mettre en musée une mémoire sur cette guerre alors que certaines personnes n’ont jamais accepté l’indépendance de l’Algérie ?


Choisir un lieu pour raconter l’histoire

Des centres de documentation existent, tel que celui de Perpignan. L’objectif de ces centres est de rassembler le patrimoine matériel et immatériel autour du conflit afin de partager la mémoire des deux côtés de la Méditerranée. À Aix-en-Provence naît en 1974, le CDHA, Centre de Documentation Histoire sur l’Algérie. Il s’agit à l’origine d’une association, organisant des conférences, des expositions temporaires, rassemblant des archives écrites mais aussi orales en collectant des témoignages, mettant ainsi les acteurs au cœur de la mémoire. Finalement, il y a volonté de la part de ces centres de faire vivre la mémoire de la guerre afin de la transmettre aux générations futures.

Des conflits autour de la forme que doit prendre le musée –

En revanche, il y a difficulté à organiser cette mémoire au sein d’un musée entièrement consacré à la guerre d’Algérie du fait de l’enjeu politique que cette question revêt. En 2002, Georges Frêche, alors président de la communauté d’agglomération de Montpellier souhaite la création d’un musée de l’Histoire de la France en Algérie. Il y avait souhait d’implanter le musée à Montpellier car lieu de concentration de l’immigration d’après-guerre. Le nom et la volonté de mettre au cœur la présence française en Algérie au sein d’un musée avait fait débat. Finalement, le projet est repris plus tard avec pour objectif de devenir le musée de la France et de l’Algérie. Ainsi, de nombreuses collectes d’objets et de documents se sont déroulées, le lieu avait été choisi, l’hôtel de Montcalm en plein centre de la ville. En revanche, il y avait la peur que le musée ne respecte pas toutes les histoires et l’ensemble des mémoires des groupes de la guerre : harkis, les Algériens ayant combattu contre la présence française, les pieds noirs…Il n’en reste pas moins qu’en 2014 le projet est abandonné puisque selon le nouveau maire Philippe Saurel, le musée n’aurait pas attiré assez de monde. Le musée est ainsi devenu un lieu d’art contemporain, thème moins polémique et politique. En revanche, à la suite du rapport de l’histoire Benjamin Stora en 2021 « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie. », le projet de musée a été repris et devrait voir le jour en 2025. L’idée est finalement de rassembler au sein de ce lieu la multiplicité des mémoires.


La multiplicité des expositions temporaires

Il y a donc difficulté à mettre en mémoire dans un lieu précis l’Histoire de la guerre d’Algérie. En effet, ce sont plutôt des expositions temporaires qui viennent investir les musées. Ainsi, le musée de l’Histoire de l’Immigration réalise une exposition temporaire en 2012-2013 nommée « Vie d’exil – 1954-1962. Des Algériens en France pendant la guerre d’Algérie ». Au sein de cette exposition se trouve notamment des entretiens et témoignages permettant de mettre au cœur les différentes mémoires. En 2021, le musée de l’Armée organise une exposition nommé « Algérie 1830-1962 ». L’idée est de raconter l’histoire de la guerre en retraçant la chronologie des événements tout en les replaçant dans leur contexte, et indiquer le rôle de chaque acteur. En revanche, cette exposition est jugée incomplète puisqu’elle ne traite pas de la place des femmes pendant la guerre. De plus, ne figure étonnamment aucun témoignage de citoyens ordinaires. En 2019, l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre organise une exposition temporaire nommé « La guerre d’Algérie. Histoire commune, mémoires partagées ? ». Cette exposition pose les jalons de la multiplicité des mémoires qui gravitent autour de ce conflit et elle a volonté de libérer la parole, chose encore difficile aujourd’hui.


L’usage de divers supports

Les supports se multiplient également afin de raconter l’histoire de la guerre au sein des musées. L’usage classique des panneaux explicatifs ainsi que l’exposition d’objets se poursuivent. En revanche, depuis quelques décennies, il y a volonté de mettre davantage au cœur les acteurs de la guerre et ainsi de donner la parole aux différents groupes. C’est une idée qui se perçoit dans la façon de travailler au Centre de Documentation d’Aix-en-Provence mais également des divers musées tels que le musée de l’Histoire de l’Immigration ou le musée de l’Armée puisqu’à la fin du parcours un ensemble de témoignages sont diffusés afin de porter le visiteur à l’émotion et à la compréhension du rôle des acteurs de l’histoire. De plus, c’est aussi la bande dessinée qui peut être usée comme support de médiation. Ainsi, le musée de l’Armée s’appuie sur les 10 tomes de la bande dessinée de Jacques Ferrandez, « Les Carnets d’Orient ». Ces tomes racontent l’histoire d’une famille de Pieds-noirs en Algérie des années 1830 jusqu’aux années 1950.


Finalement, la mise en musée de cette mémoire semble encore être un sujet à la fois sensible et difficile. Les différents points de vue s’opposent et heurtent la possibilité d’unité face à cette histoire. La mise en musée reste difficile car les mémoires sont plurielles. Il y a deux nations, deux patrimoines, et un ensemble de mémoires à insérer au sein d’un même lieu. De fait, ce sont surtout des expositions temporaires qui prennent place au sein de différents musées. En revanche, elles ont leurs lacunes, leurs manques et certains points de vue biaisé qui viennent parfois interpeler certains acteurs de la guerre. Ainsi, depuis seulement 2021 et le rapport de Benjamin Stora, certaines choses sont reconnues, et on commence enfin à regarder les faits en face. Il y a volonté à révéler la vérité et à reconnaître cette multiplicité des mémoires. Ainsi, la mise en musée devrait alors suivre ce principe. Le musée qui doit ouvrir à Montpellier a pour but d’aboutir, selon l’Élysée, à une mémoire commune et apaisée. Reste à savoir si tel sera le cas.



Par Emma Le Nouvel