Plus jamais seule




« Entrez vos informations personnelles (nom, prénom, adresse, moyen de paiement...) dans le cadre ci-dessous. Entrez les informations du Prototype (nom, prénom, caractéristiques physiques…) dans le cadre ci-dessous. »


Des cheveux ébène et une paire d’orbes couleur acier hantaient encore chacun de mes rêves. Mon trouble nocturne, désormais quotidien m’envahit à nouveau. J’avais besoin d’un prénom me rappelant cette sensation. Ce fut la douceur d’« Elio » qui convainquit mes doigts, tremblants d’excitation, à tapoter sur le clavier de mon ordinateur le prénom de celui destiné à partager le restant de ma vie. Elio serait mien dès que j’aurai trouvé la somme colossale nécessaire au règlement de ma commande.


Je sais que mes mots pouvaient paraître froids.

Ils l’étaient même certainement.

Mais j’avais une excuse.

Je subissais une technologie se sophistiquant incessamment, bien trop puissante pour un pays bien trop absurde.



Je ne résistai pas devant la nouvelle mode. À l’instar de l’obsession de ces individus (que j’avais malgré moi toujours méprisé) ne pouvant se retenir d’ouvrir leur porte-monnaie devant un nouveau gadget électronique, je me suis laissé convaincre. Car le gadget du moment faisait sensation. Un prototype, disaient ses créateurs, l’objet de vos désirs, s’exclamaient les médias. On ouvrait la plateforme de commande et de transfert appelée « site de rencontre » par les gens qualifiés de normaux, et on choisissait. Et le prototype livré serait parfaitement conforme à votre demande.



« Gab, j’ai besoin d’aide, je m’exclamai avant même de dire bonjour à la personne qui me supportait depuis de longues années.

- Pas de « bonjour » ?Me répondit une voix amusée.

J’aurais aimé qu’il comprenne l’urgence de la situation. Je ne voulais plus voir ses yeux que dans mes rêves. Je ne désirais que de la réalité.

Devant mon silence, qu’il dut juger surprenant, il céda :

- J’arrive. »


Gabriel sonna à la porte de la maison familiale et je descendis lui ouvrir, ma mère bien qu’habituée de le voir, était de toute façon au travail. La porte s’ouvrait, je l’enlaçai et le sentis se tendre, mal-à-l’aise. Et je lui expliquais que j’avais besoin d’argent, de beaucoup d’argent. Et il me demandait pourquoi, si c’était grave, ou urgent, si j’allais bien. J’eus un peu honte, malgré moi, en lui expliquant la situation, insistant bien sur l’importance que toute cela avait pour moi. La petite voix dans ma tête un peu stupide me dit que ma demande ne le dérangerait pas ; il était riche. Dans ma tête, un peu stupide, la petite voix me rappela qu’il était amoureux de moi. Qu’il le ferait. La petite voix dans ma tête était véritablement stupide. Mais elle eut tout de même raison, car Gabriel, tout ami prévenant qu’il soit, accepta.


Elio arriva quelques mois plus tard, allongé dans une boîte de bois sombre dont l’esthétique ne semblait pas avoir été la priorité. Je l’avais attendu, Elio. Narguée par des centaines de publicités étouffantes où trônaient, un air heureux sur le visage, des couples constitués d’humains et de prototypes. J’étais même tombée malade. Je ressentais au creux de mon ventre une sensation de vide qui, d’après les médecins, n’était que fruit de mon impatience.

Et les autres qui se pavanaient. Et moi qui attendais.


Mon ravissement atteint son paroxysme devant les traits parfaits d’Elio, son sourire qui apparut après l’activation de la puce propre aux prototypes, sur sa cheville, les battements de son cœur, réguliers bien qu’artificiels lorsque je posai une main sur son torse…


« Il exécutera jusqu’au plus sombre de vos désirs », était écrit à l’intérieur de la boîte, avec d’autres consignes d’utilisation. Je ne sus pas si le frisson d’ivresse que je ressentis à ce moment-là fut provoqué par la lecture de cette phrase, immorale mais si attrayante, ou si mon corps avait réagi à la notion de prestige interdit de ce nouveau jouet dans toute l’attractivité de sa sublime indécence.


Je considérai Elio en effet, ou au début du moins, tel un jouet, un animal de compagnie ayant la capacité de me comprendre et de m’obéir sans réaliser ce qu’il faisait. Puis je m’attachai véritablement à lui. Je le présentais à mes amis, à Gabriel, qui fit la grimace en l’apercevant, comme on découvre un adversaire ou un concurrent. Et le soir, dans mon lit, on parlait. J’étais certaine qu’il me répondait : il riait à mes blagues, essuyait mes larmes, écoutait mes aveux, et pour ne pas faillir à son rôle, me dédiait tout plein d’attentions. Un véritable petit-ami, un amoureux, une âme-sœur. La sensation au creux de mon estomac s’apaisait.



Il caressait ma joue de ses longs doigts fins et m’embrassait.

Et j’étais si bien.

Il enroulait ses bras autour de ma taille et me tenait serrée contre lui.

Et je voulais plus.

Et nous échangions à l’aide de baisers, de caresses et de contacts.

J’ai redécouvert, lors de ces doux moments d’échange, mon corps, que j’avais délaissé.

Mes pensées oubliaient tout : le mot prototype, le mot robot, le mot fiction, le mot déni, et ne se focalisaient que sur du bonheur.


Je ne sais pas s’il y eut un déclic particulier, mais tout cessa progressivement.

Mon illusion commença à se détériorer devant l’insistance de Gabriel.

Il voulait simplement parler, disait-il.

De mon emprise, de ma naïveté, de mon obsession, insistait-il.

Je laissai Elio seul dans l’appartement dans lequel nous avions emménagé récemment, et rejoignis mon ami.

Mais notre discussion ne fit que m’apporter des doutes supplémentaires et des questionnements.

Gabriel parlait d’emprise là où je voyais de l’amour, de déni là où je ne voyais que raison.

La petite voix dans ma tête un peu stupide était persuadée que ces mots n’étaient que jalousie.

Et j’obéissais à cette stupide petite voix dans ma tête.

Parce que mon amour pour Elio me rendait faible et lâche.

Parce que j’étais trop aveuglée par le bonheur des autres qui se trouvaient dans la même situation que moi et qui jouissaient d’une vie simple.

Parce que mon souhait d’être comme eux, eux que la société pointait du doigt comme les exemples à suivre, ne faisait que s’accroître alors que je me leurrais sur ma relation avec Elio.


S’ensuivit une longue période où je confondais absolument tout.

Je déambulais dans ma ville au hasard, tantôt sous des trombes d’eau glacée, tantôt sous un soleil calme.

Je niais, riais et pleurais.

Il faisait beau.

Elio.

Il ne faisait pas beau.

Elio.

Et si Gabriel avait raison ?

Elio.


Elio comprenait ce que j’appelais ma mauvaise passe. Il me rassurait et nous faisions l’amour, me souriait et nous allions nous promener dans des endroits chics. Je remarquai, sans pour autant y prêter une attention particulière qu’il avait pris l’habitude, car c’était pour sûr une simple habitude, de répéter plusieurs fois le même mouvement, sans aucune raison apparente. Je mettais cela sur le compte de la fatigue, sur une maladie quelconque.

J’avais devant moi, j’en étais sûre, un être vivant fait de faiblesses, de vertus et d’émotions.

Un être qui partageait mes sentiments. Un être qui tout d’abord, avait des sentiments.

Un être vivant comme vous et moi, qui aussi complexe qu’élaboré, brillait par sa douce simplicité.


J’ai toujours eu une vision désolante des relations qu’elles soient familiales, amicales ou amoureuses. Après de nombreuses années à me poser des questions inutiles sur l’ensemble de mes relations avec les autres, je reprenais ma vieille habitude. Était-ce devant la magnificence d’Elio que ma raison m’avait abandonnée ? Comment aurais-je pu comprendre, dans ma naïveté d’adolescente écervelée, que ses charmes me voueraient la perte de ma raison, tant estimée ?


Cependant, devant tant d’attentions et de délicatesse, j’aurais pu me remettre à oublier mes questionnements et vivre une vie fantasmatique avec lui. Si mon regard ne s’était pas posé par inadvertance sur la cheville de mon amant. Sur sa puce. Sur sa condition même de robot que j’avais oublié. Si je ne m’étais pas peu à peu rendue compte à quel point je dirigeais chaque échange, chaque tout.


Que j’étais l’initiatrice de son existence.

Que j’étais la geôlière de son avenir.

Que sans moi, il n’était rien.

Que sans lui, je n’étais rien non plus.

De son effroyable et grotesque soumission.

De ma pitoyable et burlesque condition.

Et tout cela me remplit d’effroi.


Alors, je me suis levée, abasourdie. Gabriel avait raison. Je suis sortie de notre salon, de mon salon, et je me suis avancée vers la porte de notre chambre, de ma chambre. Mes jambes m’ont amenée devant Elio, qui était assis sur le lit, le regard dans le vide. Des larmes silencieuses et révélatrices de ma souffrance ont roulé sur mes joues. Ces larmes ont nettoyé l’aveuglement dans lequel je m’étais enfermée.


Je n’ai pas vu Elio.

J’ai vu un amas de chair factice, reliée par des tendons d’un beige pâle. Des cheveux d’un noir synthétique.

Un regard fixe et neutre.

J’ai posé sur son torse une main tremblante, dans l’espoir de raviver les souvenirs de notre première rencontre, dans l’espoir que la magie réapparaisse.

Il n’y a pas de magie.

Je l’ai compris à ce moment-là, avec ma main sur son torse.

Que je m’étais enfermée seule dans une prison dorée imaginaire.


Je suis entrée dans une rage folle. Mes mains se sont refermées sur ma tête, emprisonnant mon crâne, et serraient fort, très fort. Mes jambes cédèrent sous mon poids. Je me retrouvais seule, par terre, à me tordre de douleur devant un prototype, un robot que j’avais aimé. Que j’aimais même encore.


Folle de douleur.

Anéantie.

Et j’ai crié, fort, très fort, ma haine contre ce monde absurde qui nous encourageait à acheter des robots en guise de compagnon, crié ma haine contre tous ces inconnus au sourire béat imprimé sur leur visage. Je les avais tant enviés.


Les médias, les hommes politiques, les scientifiques et tous les autres parlaient de cette fabrication comme d’un miracle. Étaient-ils donc tous aussi stupides et ignares que moi ?

Ou nous manipulaient-ils tous ?

Torrents de larmes.



À quoi servaient ces prototypes ? À qui étaient-ils destinés précisément ? À des individus en manque d’affection comme moi ? Avaient-ils une mission ? Un rôle dont j’ignorais l’existence?


Une vague de chaleur me montait à la tête.

J’étais en colère.

J’étais la colère.


J’étais une colère à la fois froide et impitoyable, je brûlais d’une hargne inarrêtable.

Mon désir de vengeance pour avoir été bernée à ce point, était tel que mon cerveau qui bouillonnait était incapable de réfléchir. Alors je croisai le regard du robot, que je ne pouvais me résoudre à appeler Elio.


Et il sourit.

Il. Souriait.

Je le haïssais.

Me jetais sur lui.

Mes ongles lacérèrent sa soi-disant chair, filandreuse.

Mes points s’écrasèrent dans son ventre, brisèrent ses côtes, colorèrent sa peau d’hématomes pourpre.

Mes dents déchirèrent son épiderme.

Il ne se défendait pas. Parce qu’il ne pouvait pas. C’était uniquement moi qui décidais, et ça avait toujours été le cas.

Je riais jaune.


Je vins à bout de son « enveloppe charnelle » et m’attaquais aux câbles, aux fils, aux branchements, aux cartes mémoires et de stockage. J’arrachais tout, à grosses poignées de mains dévastatrices. Mon cerveau s’était arrêté de fonctionner depuis longtemps, au revoir Gab. Ma seule et unique pensée était de détruire celui qui avait ruiné ma vie, celui dont j’étais tombée amoureuse et qui se mourrait peu à peu devant mes yeux. J’atteins après maintes destructions sa puce et la pris entre mes doigts.


Est-ce qu’un robot peut mourir, je me demandais.

Peu importe, fit la petite voix dans ma tête.

Elle n’était définitivement pas stupide cette petite voix.

Je m’attachais à elle.

Et brisai d’un coup de talon sec la puce électronique.


Mes yeux s’ouvrir sur un carnage de faux sang, de fausse chair et de fils multicolores, quant à eux bien réels. Je décidais alors de suivre la petite voix dans ma tête et me laissais ronger peu à peu par la folie. Je voulais mourir, mais je ne voulais pas les laisser gagner.


« Essai numéro 7061, quels-sont les résultats ?

- Le prototype est détruit, les dégâts sont nombreux, il semblerait que l’adolescente ait compris certaines choses. Rien d’autre d’important à signaler.

- Vous, là-bas, envoyez une équipe se charger de l’adolescente de l’essai 7061. Toi, quel-est son état précis ?

- Elle perd la raison.

- Encore une… Bien, internez-là, appliquez la procédure, elle ne se souviendra de rien.

Vous pouvez disposer.

Essai 7083 en cours, j’écoute »



Par Leïla KNAPP


Elève de 2nde 3, Lycée Henri Avril de Lamballe

Enseignant responsable : M. Lambert